1

Thalie avait mal. Très mal, elle voulait que cette douleur s’arrête tout de suite ! Elle cria lorsqu’une nouvelle contraction lui laboura les reins. Elle sentit qu’on la soulevait ce qui lui arracha un cri de douleur avant même qu’elle n’ait le temps de reprendre sa respiration. Elle sentit une odeur différente, et comprit inconsciemment qu’ils étaient à l’hôpital. Elle sentait qu’on s’agitait autour d’elle mais, la respiration tremblante, elle n’entendait plus rien d’autre que son souffle. Que l’air qui lui brûlait les poumons, comme s’ils étaient en feu.  Pas même les médecins qui la prenaient en charge à son arrivée à la maternité, ni même John qui lui parlait doucement comme s’il essayait de la calmer.

- Respire, lui disait-il, Inspire, expire, voilà… Continue.

Elle ne se rendait pas compte qu’elle suivait ce qu’il lui disait tant la douleur lui obstruait l’esprit. Elle avait mal, beaucoup trop mal comme si on lui arrachait les entrailles ou qu’on essayait de la briser de l’intérieur. Elle n’arriverait jamais à la mettre au monde ! Elle n’en aurait pas la force ! Elle sentit la panique monter en elle en même temps qu’une nouvelle contraction la faisait hurler. Les médecins la prirent en charge au plus vite et l’accouchement commença. Thalie eut l’impression de souffrir pendant des heures, elle eut soudain du mal à respirer. Elle essaya de crier mais plus aucun son ne voulait sortir de sa bouche. Elle l’ouvrait comme un poisson hors de l’eau, incapable de dire quoi que ce soit ou même de respirer. John qui était près de sa femme prévint tout de suite les médecins. Ils se jetèrent un regard inquiet.

- Faites sortir le père, nous allons pratiquer une césarienne. Il faut faire vite !

- Que… Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda John en sentant la panique le gagner.

- Si c’est ce que je crains, votre femme fait une embolie amniotique, dit le médecin en préparant rapidement tout ce qu’il lui fallait pour pratiquer une césarienne tandis que d’autres infirmiers se chargeaient d’essayer d’aider la jeune femme à respirer.

2

Dans le couloir, John faisait les cents pas tandis que Benjamin essayait de le rassurer. Il se souvenait qu’avec la naissance des jumeaux, il avait lui aussi dû attendre dehors que Clio accouche et rester à attendre sans savoir l’avait presque rendu fou. Il essaya de rassurer le jeune homme, mais il savait que rien ne le rassurerait tant qu’il ne tiendra pas sa fille et sa femme contre lui. Ils attendirent donc tous les trois, dans l’angoisse et l’inquiétude avant que Rémi ne finisse par les rejoindre avec Leila et Steven.

- Elle est où tata Thalie ? demanda le petit garçon.

- Encore en salle d’accouchement, répondit doucement Clio, tu sais mettre un bébé au monde prend beaucoup de temps.

- D’accord, répondit Steven en s’asseyant près de la vieille femme.

Rémi discuta un petit moment avant de pâlir légèrement. Une embolie amniotique… Ça sonnait mauvais, et il le savait. Même si les cas de mort pouvaient être évités dans la plupart des cas, de ce que lui en expliquait John, il s’attendait au pire. Il jeta un regard inquiet à ses parents. Il avait peur. Très peur mais il ne devait surtout pas le montrer. C’était lui le médecin, ils fieraient à lui, même s’il n’avait aucune expérience autre que ce qu’il avait vu dans le tronc commun. Il n’avait jamais donné naissance à un enfant, ce n’était pas sa spécialité.

3

Thalie se sentait flotter, comme dans une bulle de bien-être. Elle n’avait plus mal, se sentait bien, reposée. L’odeur de l’antiseptique avait disparu, à la place flottait dans l’air celle de la cannelle et des oranges.  Elle ouvrit les yeux et se découvrit dans une pièce complètement blanche. Cela lui sembla tout de même un peu étrange. Elle se releva du sol sur lequel elle était allongée et tourna la tête à droite puis à gauche cherchant à savoir où elle était. Seulement la pièce était complètement vide et uniforme. Il n’y avait ni fenêtre ni porte. Elle aurait dû se sentir angoissée mais, il n’en fut rien, ce fut même le contraire. Elle se sentait même apaisée et en sécurité. L’inverse de ce qu’elle aurait dû ressentir à l’instant même.

- Thalie… dit une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis des années. Elle se retourna alors un immense sourire naissant sur ses lèvres.

- Hélios ! dit-elle en courant vers lui et se jetant dans ses bras, tu m’as tellement manqué…, murmura-t-elle en se lovant dans les bras de son jumeau.

- Toi aussi sœurette, dit-il en la serrant, un sourire triste sur le visage. Elle n’avait pas l’air de comprendre pourquoi elle était là.

- Mais… Pourquoi tu es là ? Je croyais qu’Hadès ne te laisserait pas revenir me parler…

- Hadès ne m’a rien autorisé Thalie, dit-il. Cela confirmait ce qu’il soupçonnait. Elle ne savait pas pourquoi elle était ici, ni où elle était.

- Comment ça ? demanda la jeune femme sans comprendre. Elle était en train d’accoucher, elle allait donner naissance à sa fille. A Erato. Elle fronça les sourcils, qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle en le regardant à nouveau.

- Regarde autour de toi Thalie…, murmura alors son frère en la tournant alors. Le choc allait être rude, pensa-t-il tristement.

4

Elle écarquilla les yeux, la pièce avait complètement changé. Les murs étaient toujours blancs, mais de nombreuses portes et fenêtres étaient là. Ainsi que de nombreux voiles ornant les portes, se mouvant sous un vent invisible qui rafraichissait la pièce. Celle-ci était richement décorée, un immense lit occupait son centre, des centaines de miroirs décoraient les murs, de nombreuses plantes aussi. Thalie avala sa salive, elle n’avait rien vu d’aussi beau de toute sa vie. Alors pourquoi avait-elle envie de pleurer ? Pourquoi avait-elle l’impression d’oublier quelque chose en regardant tout cela. Quelque chose d’important. Et où était les autres membres de sa famille ?

- Hélios… P-pourquoi je suis ici ? demanda-t-elle d’une voix où les sanglots s’entendaient, Où sont John, Rémi, maman et papa ? Et ma fille ? Où est Erato ? Où est-elle ? Je veux tenir mon bébé dans mes bras ! dit-elle en éclatant en sanglot.

- Tu sais où tu es Thal’… répondit doucement son frère en la prenant contre lui, je suis désolé… J’aurais aimé que tu puisses les voir…

- Montre-moi… Montre-moi ! dit-elle en criant proche de l’hystérie. Elle ne voulait pas l’admettre. Elle ne pouvait pas… Non, c’était impossible !

Hélios se figea, devait-il lui montrer ? Elle avait déjà du mal à accepter ce qu’il lui arrivait ? Et puis, il n’en avait pas les pouvoirs. Il avait seulement été envoyé ici pour l’accueillir !

Montre-lui Hélios. Elle t’en voudra pour l’éternité si tu ne le fais pas, dit la voix de Samiael dans son esprit.

Je ne peux pas. Je n’ai aucun pouvoir sur les miroirs, je ne peux pas lui montrer ce qui lui arrive, lui répondit le jeune homme.

Très bien… J’arrive, soupira Samiael.

5

Hélios berçait doucement sa sœur lorsque Samiael entra dans la pièce. Ce dernier regarda la jeune femme. Elle était toujours aussi belle, il aurait aimé pouvoir lui donner plus de temps, qu’elle ne soit pas ici avec eux… Mais il n’en n’avait pas le droit. Il n’avait déjà que trop transgressé les règles en permettant à Thalie de survivre à la mort de son jumeau.

- Hélios ne peut pas te montrer Thalie… Il n’en a pas les pouvoirs. Mais je le peux. Veux-tu vraiment savoir ? lui demanda-t-il une dernière fois.

- Oui ! Dit la muse les yeux rougis par les larmes. Elle avait besoin de voir. Elle en avait besoin pour accepter ça.

Samiael s’approcha alors d’un des miroirs et passa sa main devant. L’image changea, prenant le dessus d’une table d’opération, un bébé hurlait et les larmes sur les joues de Thalie redoublèrent. Elle était si belle ! Sa petite fille. Sa petite Erato.


 

- Heure de la mort 15h46, annonça le médecin avec une voix fatiguée. Je vais l’annoncer aux autres membres de la famille. Vous avez bien noté l’heure de naissance ? demanda-t-il en retirant ses gants.

- Oui, 15h38, répondit une sage-femme en lui tendant le poupon qui avait été lavé et enveloppé dans une couverture.

Le médecin prit délicatement le bébé dans ses bras après avoir pris le temps de se laver les mains. Il détestait devoir annoncer une aussi triste nouvelle alors qu’un enfant venait de naitre. Il soupira et inspira une grande fois avant de sortir de la salle et de se diriger vers le groupe que formait la famille Alpha. Il les vit se tourner vers lui en le voyant arriver un bébé dans les bras, l’interrogation sur leur visage, l’espoir aussi.

6

En apercevant le médecin sortir avec le bébé Rémi sut que quelque chose n’allait pas, mais ce fut seulement en voyant son visage consterné… Qu’il sut qu’il ne reverrait jamais sa sœur dans cette vie-ci. Il ferma les yeux, encaissant le choc même s’il s’en était douté.

- John Alpha… ? demanda le médecin en cherchant du regard l’homme qui était avec lui des heures plus tôt dans la salle d’accouchement.

- C… C’est moi, dit l’homme en se levant inquiet.

- Je vous présente votre fille…, dit le médecin en lui remettant doucement son enfant.

- Je… Merci, dit John en regardant sa fille, ému, ma… Ma femme ? demanda-t-il en relevant les yeux vers le médecin.

- Je suis désolé monsieur. Nous avons fait tous notre possible, mais nous n’avons pas pu la sauver.

- Je… Non…, dit alors John en reculant de plusieurs pas. Benjamin rattrapa son beau-fils et l’aida à s’asseoir.

- Comment… est-ce arrivé ? demanda Benjamin la gorge nouée.

- Elle avait une embolie amniotique, c’est-à-dire que le liquide amniotique s’est mélangé à son sang… Cela arrive parfois, malheureusement nous sommes intervenus avec trop de retard, ses poumons étaient déjà touchés… Et elle était faible, ce qui n’a pas arrangé les choses, elle a fait plusieurs arrêts cardiaques alors que nous procédions à la césarienne. Nous avons fait tout notre possible, je suis sincèrement désolé.

- J’aurais dû la forcer à aller à l’hôpital plus tôt ! J’aurais dû…

- John, ce n’est en rien ta faute, dit alors Rémi, cela arrive malheureusement…

John berça sa fille contre lui, des larmes silencieuses roulant sur ses joues. Comment allait-il faire ? Comment pourrait-il faire sans Thalie ? Elle était sa raison de vivre ! C’était elle qui l’avait fait sortir ! Avait réussi à lui rendre supportables les horreurs de la guerre.

- Monsieur… Aviez-vous choisit un nom pour votre fille ? Nous devons le marquer sur son certificat de naissance.

- Oui… Erato. Elle s’appelle Erato…, dit-il dans un sanglot.

- Merci… Vous pourrez récupérer le corps de votre femme en fin de journée.

- Merci docteur, répondit Rémi en voyant que personne ne répondait.

7

La famille fut autorisée à rentrer chez elle, Erato était en parfaite santé mais les médecins la gardèrent en observation pour quelques jours, être sûrs qu’elle n’aurait aucun problème suite à sa naissance. En arrivant chez eux, John monta dans leur chambre et s’effondra. Il s’assit sur leur lit prenant sa tête dans ses mains et pleura. Comment allait-il survivre à la mort de sa femme ?

Dans le salon, Benjamin et Clio s’étaient assis sur le canapé. Rémi était assis avec eux, il les regardait, inquiet. Il avait peur pour eux. Ils avaient déjà perdu Hélios… Allaient-ils survivre à la perte de leur fille ?

- Maman… Papa… Vous voulez quelque chose ?

- Un… un thé s’il te plait, dit sa mère en inspirant fortement.

- Je m’en occupe, dit Leila, et vous Benjamin, vous voulez quelque chose ?

- La même chose… dit-il amorphe. Elle est partie elle aussi finalement… murmura-t-il après un moment de silence.

- On le savait… murmura Clio en réponse, ils étaient jumeaux, dit-elle en sentant les larmes lui venir aux yeux.

- Maman… Papa, ne dites pas ça, c’est le hasard.

- Non Rémi. Ce sont elles. Les Moires. Elles lient les jumeaux, et tu sais qu’ils n’ont jamais défusionnés… S’ils avaient défusionnés… Elle serait encore avec nous.

- Maman, s’ils n’avaient pas défusionnés, elle serait morte en même temps qu’Hélios, tu le sais aussi bien que moi, elle tombait dans le coma à chaque arrêt cardiaque qu’il faisait souviens-toi.

- Elle ne l’a pas voulu… Samiael l’a fait pour elle.

- Samiael ? Le fils d’Hadès ?

- Oui…, c’est lui qui a brisé leur lien, c’était caduque… du moins jusqu’à ce que les Moires en décident autrement…

Clio se mit à pleurer doucement, elle s’était préparée à cet instant toute sa vie pourtant elle avait espéré que Benjamin et elle partent avant leur petite fille. Mais elle avait toujours su au fond d’elle que cela ne se passerait jamais ainsi, qu’elle perdrait ses deux enfants avec quelques années d’écart. Elle avait eu deux ans et demi de répit. Deux ans et demi pour se préparer avec son mari. Alors pourquoi est-ce aussi difficile que la première fois ? Il fallait qu’ils se reprennent, tous, Erato allait arriver, elle allait avoir besoin d’eux, et surtout John. John qui était entré dans leur monde quelques mois avant ses fiançailles avec Thalie. Il n’avait pas couru au loin lorsqu’elle lui avait appris la vérité, au contraire. Il l’avait demandée en mariage, l’avait épousée, avait eu un bébé avec elle… Un bébé qu’il allait devoir élever sans elle. Il aurait besoin de tout leur soutien. Elle sécha ses larmes, elle pleurerait dans son lit, à l’abri des regards, devant le seul à qui elle ne pouvait rien caché et prit la tasse de thé que lui tendait Leila.

- Il faut que nous préparions tout pour son enterrement, dit Benjamin d’une voix qu’il tentait de montrer assurée.

Chacun hocha la tête.

- Il faut que j’aille expliquer tout ça à Steven… dit Leila, il n’a pas tout compris.

- Tu veux que je vienne avec toi ? demanda Rémi.

- Ca va aller, je sais qu’il te demandera si jamais il veut en savoir plus.

Rémi hocha la tête et resta avec ses parents avant de monter voir John. Il parla un long moment avec lui, lui expliquant tout sur ce qui était arrivé à Thalie. Il eut l’impression que John se sentit moins coupable.

8

Quelques jours plus tard, Erato arrivait à la maison. Elle était en parfaite santé, bien qu’un peu petite pour son âge, mais cela devrait se rectifier dans les mois à venir vu l’appétit vorace qu’avait la petite fille. Le week-end qui suivit, Thalie était enterrée, dans le cimetière où reposait son frère. La cérémonie fut très médiatisée au grand dépourvu de la famille. Ils avaient pourtant tout fait pour pouvoir enterrer Thalie sans que le monde entier ne soit au courant, mais ce fut un léger échec. Cependant, Clio réussit à convaincre les différents journalistes de laisser sa famille en paix suite à cela. Personne ne sut réellement comment sauf Benjamin. Elle avait usé de ses pouvoirs. Elle leur avait fait oublier l’existence de la petite Erato pour que celle-ci puisse grandir en paix sans être entourée d’une nuée de journalistes. John demanda à la famille de rentrer sans lui. Il avait besoin d’être seul devant la tombe de sa femme.

9

Il se tenait devant la tombe, la fixant sans vraiment y croire. Elle était là-dedans, dans une boite recouverte de terre. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée que jamais plus il ne la reverrait. Jamais plus il ne la serrerait dans ses bras, ne l’embrasserait, l’entendrait rire, qu’ils n’élèveraient pas leur fille ensemble, qu’elle ne verrait ni ses premiers pas et entendrait encore moins ses premiers mots mais surtout ils ne vieilliraient pas ensemble. Il fondit en larmes, incapable de se retenir plus longtemps. Comment allait-il faire ? Comment pourrait-il élever leur fille sans elle ? Il posa ses mains sur la photo posée sur la plaque, pleurant un long, très long moment. Finalement, il se releva, Erato allait bientôt devoir manger et il voulait être là pour le lui donner.

- Je t’aime pour l’éternité…, murmura-t-il d’une voix brisée avant de retourner à sa voiture pour rentrer s’occuper de sa fille.

Je t’aime aussi John…. Je t’attendrai aussi longtemps qu’il le faudra… sembla murmurer une voix dans le vent qui se levait doucement, apportant avec lui une odeur de chèvrefeuille et d’herbe fraichement coupé après une légère pluie d’été…